El Pibe De Oro, Né Dans La Poussière Du Potrero

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El Pibe de Oro, né dans la poussière du potrero
Le potrero est un terrain vague sur lequel les Argentins aux origines modestes jouent au football. Il s’agit d’un terrain de fortune bien souvent recouvert de terre battue et de débris, la faute à un entretien quasi inexistant. Quand le soleil brille au zénith, la chaleur y est étouffante. Quand le vent souffle dans les arbres, la tempête y est étourdissante. Quand la pluie tombe du ciel, la boue y est dominante. Le climat n’est pas le seul élément dont il faut se méfier, les adversaires y sont également menaçants et vicieux, les plus anciens font la loi, les plus jeunes la subissent et l’acceptent. Mais peu importe, rien n’empêche ces passionnés de pratiquer leur sport favori. C’est sur cette aire de jeu si particulière que le jeune Diego Armando Maradona a fait ses premiers pas balle au pied, lors de son enfance dans les années 60. Retour sur ses origines.

Maradona, l’enfant-roi du bidonville

Sur le potrero, Pelusa (peluche, le surnom de Maradona quand il était enfant) virevolte. Il conduit le cuir grâce à son habile patte gauche. La balle rebondit dans tous les sens, la faute aux nombreux trous présents dans le sol. Il évite les tacles au niveau du genou, ces tacles qui cisaillent les chevilles quand ils atteignent leur but. L’un d’eux le percute, il vacille mais résiste et continue sa course effrénée dans le camp adverse. Il contourne les éclats de verre et autres déchets dangereux éparpillés aux quatre coins du terrain. Face au gardien, il feinte et glisse la balle à son plus fidèle partenaire, Goyo Carrizo. Tout sourire, il célèbre ce but avec son ami. Une passe décisive après un numéro de soliste, incroyable pour les spectateurs, si simple pour lui.
Aïe, en retournant vers le centre du terrain, Dieguito ressent une drôle de sensation au pied…
Sa chaussure vient de craquer ! Le gamin d’une dizaine d’années a encore saccagé une paire à cause de son insatiable passion pour le ballon rond. Obligé de quitter le potrero, il doit rentrer chez lui annoncer la mauvaise nouvelle. La « maison » où il vit, c’est un minuscule rectangle. Une habitation divisée en trois, avec une première chambre pour les parents, une seconde pour les nombreux enfants et une pièce fourre-tout, une petite salle hybride faisant office de cuisine-bureau-salle à manger.
Sur le chemin du retour, dans son quartier, le bidonville de Villa Fiorito situé dans la banlieue de Buenos Aires, Maradona sent l’odeur de la poussière qui vole à chaque coup de vent. « C’est toujours mieux que la boue des jours de pluie » se dit-il. Il regarde ses pieds, plus précisément son soulier déchiré.
Son père n’appréciera pas cette découverte. Don Diego, son padre, est juste mais sévère. Malheureusement, son travail à l’usine l’épuise et le rend plus souvent sévère que juste.
Parti à cinq heures du matin, il ne revient pas parmi les siens avant vingt heures. Ce boulot, il n’a pas eu le choix de l’accepter. Son ancienne profession le rendait heureux. Il naviguait sur les eaux du Paraná avec du bétail. Le matin, il les amenait dans les pâturages avant de retourner les chercher le soir. Cependant, ces journées passées sur cette rivière qui longeait la ville d’Esquina (localisée à plus de 600 kilomètres au nord de Villa Fiorito) ne rapportaient plus assez d’argent. La seule solution pour sauver sa famille de la famine : déménager et trouver un travail à l’usine dans la capitale argentine.
Le jour de la naissance de Dieguito, le 30 octobre 1960, la famille Maradona vivait depuis quelques temps dans le bidonville et Don Diego avait déjà quatre filles. Malgré des conditions de vie difficile, Pelusa vit comme un coq en pâte. Petit dernier de sa fratrie et seul garçon, sa mère, Doña Tota, ainsi que ses sœurs le chouchoutent et lui passent tous ses caprices d’enfant-roi. Dès qu’il réclame une boisson, les femmes du foyer se battent pour la lui apporter. Cet enfant-roi allait accueillir par la suite, dans sa famille, deux petits frères ainsi qu’une autre sœur.

Le potrero, terrain de jeu qui a façonné Dieguito
Sur le potrero, ce fameux terrain qui a formé plusieurs légendes du football argentin, le talent de Maradona ne faisait aucun doute. Alors qu’il n’avait qu’une petite dizaine d’années, il participait déjà à des matchs et des tournois importants. Des rencontres qui pouvaient parfois rapporter de l’argent au vainqueur.
Avec le temps, le romantisme a dépassé la réalité. Les joueurs de cette époque racontent que les récompenses étaient des hot-dogs et du soda. Cependant, il semble plus probable que le plus beau des prix se comptait en pesos.
Ces joutes footballistiques sous haute tension, Dieguito ne les craignait pas. Pendant que son père sacrifiait son corps à l’usine, remporter un peu d’argent grâce au football était sa façon de contribuer au bien-être familial.
C’était sa force intérieure qui lui permettait d’affronter des joueurs plus âgés, plus forts et souvent plus vicieux. Dans ce contexte, il a également appris le sens du dribble et la malice. Conduire la balle sur le potrero était une véritable épreuve, les trous, les débris et les joueurs adverses l’obligeaient à garder la balle collée au pied pour rester efficace et ne pas perdre bêtement le cuir.
Le courage est une autre qualité qu’il a acquis à Villa Fiorito. Les interventions étaient parfois très musclées et il ne fallait pas espérer obtenir une faute à moins d’avoir un des leaders du quartier dans son équipe. Les plus jeunes se relevaient alors sans broncher, sans se plaindre. Cela fait parti des règles tacites du potrero.
Sens du dribble, vice, force mentale et courage, telles sont les qualités qui lui permettront de séduire le peuple napolitain ou d’emmener au septième ciel les supporters argentins.
Le bidonville, le potrero, la Bombonera, la Coupe du monde, Naples… L’origine de Maradona est la clé de son succès. Cependant, le romantisme entourant cette histoire du gamin sans-le-sou qui finit meilleur joueur de l’histoire tend à cacher la difficulté de la vie à Villa Fiorito.
La vie des Maradona dans le bidonville
Si Diego Maradona est un bel exemple de ce que le football peut offrir, rares sont les élus et nombreux resteront toute leur vie dans des quartiers délabrés. La question qui peut se poser est alors : en-dehors du football, à quoi ressemblait la vie des Maradona ? A quel destin Diego a échappé grâce à son pied gauche magique ?
Petit aperçu du lieu où ils vivaient :
Le logement, censé représenter le confort et la sécurité, était précaire. Les parents avaient leur coin isolé dans la minuscule demeure, les nombreux enfants devaient s’entasser toutes les nuits dans leur seul et unique chambre. En revanche, aucune différence les jours de pluie, l’eau coulait à travers le toit dans toutes les pièces.
Le matin, au réveil, l’ambiance y était lugubre quand le père, Don Diego, ne trouvait pas la force d’aller travailler. Le corps meurtri, il était incapable de se lever. Loin de pouvoir bénéficier d’acquis sociaux, il recevait son salaire une fois par jour et s’il ne pouvait pas se rendre à l’usine, il ne pouvait pas nourrir ses enfants. Faute d’argent, la nourriture était alors la grande absente des placards.
Sachant cela, difficile d’imaginer la pression que le jeune Diego devait supporter lorsqu’il participait à des rencontres sportives pour quelques pesos. Quelques pesos qui pouvaient lui permettre de soutenir son père meurtri et ses sœurs au ventre vide. Dans ce marasme, sa mère devait souffrir en silence, prête à se sacrifier pour le bien-être de ses enfants. Elle gagnait quelques pièces en tant que femme de ménage, quand la garde de ses enfants ne lui demandait pas trop de temps.
Dans les meilleurs jours, c’est-à-dire quand il y avait de la nourriture à la maison, Doña Tota se chargeait de la cuisine. Dieguito devait alors prendre deux gros seaux d’eau, les remplir plus loin dans son quartier et les ramener à la seule force de ses bras. Maradona s’en amuse aujourd’hui, racontant qu’il s’agissait de ses premiers exercices de musculation. A cette absence d’eau reliée s’ajoute une électricité aléatoire. Les coupures étaient régulières et la famille devait s’accommoder de ces inconvénients quotidiens.
Dans ces conditions, le danger principal était clair : prendre de mauvaises décisions quand la faim guettait. Le vol à l’étalage, occasionnel, était la seule activité illégale à laquelle s’adonnait de temps à autre Diego. Une orange par-ci, une pomme par-là, rien de bien grave. Cependant, de nombreux enfants n’ont pas eu la chance d’être doté d’un pied gauche en or. Si d’autres avaient aussi du talent, ils n’ont pas eu le destin de Maradona.
Goyo Carrizo, l’ami de Pelusa mentionné plus tôt, n’a pas eu sa chance par exemple. Victime d’une grave blessure à 20 ans, ce triste événement a coupé court sa carrière prometteuse avec Argentinos Juniors… Dépression et pauvreté, telle était sa vie après ce coup du sort. Très loin du romantisme transparaissant de la vie d’El Diez.
Le but du siècle, la main de Dieu, ses origines modestes, ses addictions, sa célébrité, cette religion Maradonienne le célébrant, sa terrible blessure, ses liens avec la Camorra, son but extraordinaire et sa célébration lunaire lors de la Coupe du monde 1994… Le commun des mortels ne vivra pas un dixième de son histoire. Cependant, toutes ces péripéties entourent son parcours d’un halo de légende… Il devient parfois difficile de distinguer le « vrai » du « mythe ».
« Je veux gagner la Coupe du Monde ! »
L’exemple le plus représentatif de cette histoire romancée, le jour où Diego aurait dit qu’il avait deux rêves : jouer le Mondial et gagner la Coupe du Monde.
Dans son autobiographie, Ma Vérité, Maradona revient rapidement sur cette petite interview dont les journalistes lui parlent souvent.Dans son autobiographie, Ma Vérité, Maradona revient rapidement sur cette petite interview dont les journalistes lui parlent souvent.
« Nombreux me parlent de cette fameuse phrase que j’ai sortie lorsque je n’étais encore qu’un Cebollita (surnom de son équipe chez les jeunes d’Argentinos Juniors) et qu’on m’avait déjà remarqué, dans ce groupe dirigé par Francis Cornejo. Cette vidéo, cette petite interview, vous l’avez peut-être vue, à la télévision ou sur internet. Pour ceux qui ne la connaissent pas, je disais à la télévision, qui était encore en noir et blanc : « Mon premier rêve, c’est de jouer un Mondial, et mon second, c’est de soulever la Coupe… »
La phrase n’était pas terminée, mais certains ont décidé de la couper là. Et c’est trompeur, parce que tout le monde a alors pensé que je parlais de la Coupe du monde. Alors qu’en réalité, je voulais être champion de mon championnat avec mes coéquipiers, mes potes ! Il n’y a pas longtemps, la vidéo est sortie en intégralité : pour moi, mon équipe, c’était comme la sélection…
Mais pourquoi aurais-je dit que je voulais être champion du monde alors que je n’avais même pas la télévision ? […] Vous voyez comment on peut réécrire l’histoire ? » Diego Maradona dans Ma Vérité.

Où est la vérité ? Où est la légende ? La frontière est sans doute devenue une longue nuance de gris avec des faits réels mêlés aux fantasmes, du folklore ponctué d’authenticité. Mais n’est-ce pas cette part d’ombre, de mystère, qui rend le football si beau ?
Ce qui est sûr, c’est qu’à seulement 10 ans, Diego Maradona ne s’en souciait guère de sa légende. Il ne voulait qu’une chose, jouer au football avec ses amis.
La vie à Villa Fiorito était difficile mais le talent de Diego Maradona pouvait lui permettre de sortir de cet enfer à ciel ouvert. Pour cela, il devait rejoindre un club structuré, un club qui lui permettrait de montrer son talent au monde entier. Malheureusement, c’était impossible tant qu’il ne franchissait pas un obstacle, un obstacle symbolique, le pont d’Alsinas. Ce pont séparait Villa Fiorito du reste de la ville. Pour le franchir et participer à la journée de détection d’Argentinos Juniors, il devait acheter un ticket de bus. Le prix de ce ticket, qui représentait l’équivalent d’une brindille pour une famille aisée, était une folie pour un gamin du bidonville. Heureusement, pour lui et pour le football, sa mère réussira à convaincre son père de lui offrir ce précieux sésame.